La première navigation de nuit ressemble souvent à un jeu de devinettes anxiogène. À l'horizon, des points lumineux apparaissent, bougent, changent de couleur, disparaissent derrière une lame. Est-ce un cargo qui fonce sur nous ou un chalutier immobile ? Vient-il vers nous ou s'éloigne-t-il ? À terre, un feu rouge nous arrête ; en mer, un feu rouge nous dit surtout de quel côté du navire nous nous trouvons. C'est toute la logique des feux de navigation qu'il faut assimiler.
Bonne nouvelle : ce langage est parfaitement codifié par le RIPAM (Règlement International pour Prévenir les Abordages en Mer, la version française des COLREG). Une poignée de couleurs, quelques dispositions verticales, et l'on parvient à lire une scène nocturne comme en plein jour. Ce guide décortique ce que chaque feu signifie, comment déduire le cap d'un navire, et comment éviter les erreurs d'interprétation qui coûtent le plus cher.
Le principe : des feux qui découpent l'horizon en secteurs
L'idée fondatrice est géniale de simplicité. Chaque navire porte des feux qui ne sont visibles que dans un secteur angulaire précis. Selon la couleur que vous voyez, vous savez immédiatement sous quel angle vous regardez ce navire — donc où il va.
Trois feux structurent la vision d'un bateau qui fait route :
- Feu de côté tribord (vert) : visible de l'avant jusqu'à 112,5° sur le côté droit du navire. Si vous voyez du vert, vous êtes sur son côté tribord.
- Feu de côté bâbord (rouge) : le miroir, 112,5° sur le côté gauche. Du rouge = vous êtes à bâbord de ce navire.
- Feu de poupe (blanc) : 135° vers l'arrière. Un blanc seul et bas signifie que vous regardez ses fesses : il s'éloigne.
Additionnez : 112,5 + 112,5 + 135 = 360°. Les secteurs se referment parfaitement autour du navire, sans trou ni recouvrement. À cela, un bateau à moteur ajoute un ou deux feux de tête de mât (blancs) visibles sur l'avant, sur 225°. Ce feu blanc élevé et vu de face est la signature du navire à propulsion mécanique.
Retenez la règle de bon sens de la route : à terre, on double à droite ; en mer aussi, on garde le vert pour soi. « Vert sur vert ou rouge sur rouge, rien à craindre. » Si vous croisez un navire et que vos deux verts se font face (vous voyez son rouge, il voit le vôtre), les caps divergent proprement.
Déduire le cap et le danger d'un seul regard
Une fois les couleurs comprises, l'exercice devient une lecture de situation. Voici les cas que vous rencontrerez le plus souvent en mer la nuit.
Vous ne voyez que du blanc
Un feu blanc isolé, sans vert ni rouge visible, signifie généralement que vous voyez la poupe d'un navire qui s'éloigne — ou un bateau au mouillage. C'est la configuration la plus rassurante, à condition de vérifier qu'il ne s'agit pas d'un feu qui grossit (il reviendrait alors vers vous).
Vous voyez rouge ET vert en même temps
C'est la situation à surveiller de très près : vous êtes pile dans l'axe du navire, il vient droit sur vous. Ajoutez un ou deux feux blancs alignés au-dessus et c'est un bateau à moteur face à face. Un relèvement qui ne change pas = risque d'abordage. Manœuvrez tôt et franchement.
Vous voyez une seule couleur de côté
Un vert seul : le navire présente son flanc tribord, il croise votre route de la gauche vers la droite (à sa vitesse). Un rouge seul : il croise de la droite vers la gauche. La règle de barre veut que le navire qui voit l'autre sur son tribord (donc qui voit du rouge) soit le « non privilégié » et manœuvre.
La couleur ne dit pas seulement où est le navire : elle vous dit qui doit s'écarter. Voir du rouge sur votre tribord, c'est votre signal de manœuvrer.
Voilier ou bateau à moteur ? Le détail qui change tout
La distinction la plus utile en croisière : un voilier qui marche à la voile seule ne porte JAMAIS de feu de tête de mât blanc sur l'avant. Il n'affiche que ses feux de côté (rouge/vert) et son feu de poupe blanc. Donc si vous voyez rouge + vert sans blanc au-dessus, c'est un voilier face à vous — et il est prioritaire sur un bateau à moteur.
À l'inverse, dès qu'un voilier démarre son moteur, il redevient réglementairement un « navire à propulsion mécanique » et doit allumer son feu de tête de mât. Beaucoup de plaisanciers l'oublient : au moteur de nuit, on rallume le feu blanc de mât. Certains voiliers arborent en option un feu tricolore unique en tête de mât (rouge/vert/blanc combinés), très visible de loin — mais interdit sous moteur, où il faut repasser aux feux de pont.
Comptez les feux blancs alignés verticalement sur l'avant d'un navire à moteur : un seul = navire de moins de 50 m ; deux (le plus haut à l'arrière) = navire de 50 m et plus. De loin, cette « hauteur » vous donne une première idée de la taille et donc de la vitesse potentielle du bâtiment.
Les feux spéciaux qui méritent le détour
Au-delà des trois grands classiques, le RIPAM prévoit des combinaisons dédiées à des navires dont il faut absolument s'écarter. Les reconnaître évite les mauvaises surprises.
- Au mouillage : un feu blanc visible sur 360°, en tête de mât (deux feux blancs pour les navires de 50 m et plus, un avant, un arrière plus bas). Aucun feu de côté : le bateau ne fait pas route.
- Navire de pêche : un feu rouge au-dessus d'un feu blanc, tous deux visibles sur 360°. Un chalutier montre lui un feu vert sur blanc. Ces bateaux traînent des engins et manœuvrent mal : large obligatoire.
- Navire qui ne peut pas manœuvrer (« not under command ») : deux feux rouges superposés visibles sur 360°. Il est en avarie ou incapable de s'écarter — c'est à vous de tout faire.
- Remorquage : deux (ou trois si le convoi dépasse 200 m) feux blancs de tête de mât superposés, plus un feu jaune de remorquage à la poupe. Méfiez-vous du câble tendu et peu visible entre le remorqueur et sa charge.
- Navire pilote : un feu blanc au-dessus d'un feu rouge, sur 360°.
- Capacité de manœuvre restreinte : rouge-blanc-rouge superposés, typique des dragueurs ou câbliers.
Il existe un moyen mnémotechnique pour les feux tout-horizon superposés : « Rouge sur blanc, pêcheur au flanc ; rouge sur rouge, le capitaine bouge plus ; blanc sur rouge, le pilote déloge. » Ce n'est pas très académique, mais ça sauve la mémoire à 3 h du matin.
Les pièges classiques de la vision nocturne
Reconnaître les feux, c'est aussi savoir se méfier de ses propres yeux. Quelques erreurs reviennent systématiquement chez le plaisancier :
- Confondre feux de navire et feux de terre. Une côte éclairée, un phare, des balises, un lampadaire de port : autant de sources qui brouillent la lecture. Un feu qui clignote régulièrement est presque toujours un feu de balisage, pas un navire.
- Sous-estimer la vitesse d'un cargo. Un porte-conteneurs à 20 nœuds passe de « petit point à l'horizon » à « très proche » en une dizaine de minutes. Le relèvement au compas est votre meilleur juge : s'il reste constant, la collision est en route.
- Perdre les feux dans le clapot. Par mer formée, les feux disparaissent derrière les vagues. Ne concluez jamais qu'un bateau a disparu après une seule éclipse ; attendez plusieurs cycles.
- Oublier ses propres feux. Vérifiez avant la tombée du jour que vos feux fonctionnent, y compris l'ampoule de secours. Être invisible est le pire des dangers.
C'est ici que l'AIS et une bonne application de navigation deviennent des alliés précieux : ils confirment le nom, le cap et la vitesse d'un navire quand vos yeux hésitent. Mais l'AIS ne remplace pas la veille visuelle : un petit voilier, un kayak ou un fileyeur peuvent très bien ne pas émettre. Les feux restent le premier langage de la mer la nuit.
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Découvrir l’applicationPour compléter cette lecture, retrouvez nos guides sur la navigation de nuit, sur les règles de priorité du RIPAM et sur le système d'identification automatique (AIS).